Mémoire · Témoignages · Archives orales
« Mon grand-père m'emmenait pêcher là » : les ateliers mémoire redonnent vie aux récits des familles de l'Eau Bourde
Réunis autour de photographies et d'outils d'antan, anciens pêcheurs et riverains tissent un récit collectif que la délégation de Gradignan s'attache à recueillir avant qu'il ne soit trop tard.
La salle communale de Gradignan sentait le café et le vieux papier. Sur la grande table, des photographies en noir et blanc côtoyaient des cartes postales jaunies, une nasse en osier tressé, un vieux flotteur en liège percé d'une plume d'oie. Une vingtaine de personnes s'étaient installées autour de ces objets, certaines venues seules, d'autres accompagnées d'un enfant ou d'un petit-enfant. C'était l'un des ateliers mémoire organisés par la délégation de Gradignan de la Sauvegarde du Patrimoine Maritime Girondin, et ce que les participants allaient partager au fil des deux heures suivantes dépasserait largement les espoirs des organisateurs.
Les ateliers mémoire sont des séances de collecte de témoignages oraux et de documentation iconographique organisées plusieurs fois par an. Ils réunissent d'anciens riverains de l'Eau Bourde, des descendants de familles de pêcheurs, des habitants dont les parents ou grands-parents ont fréquenté le ruisseau, les lavoirs ou les moulins. Le principe est simple : autour d'objets, de photographies ou de cartes, les participants racontent. Les bénévoles de la délégation écoutent, posent des questions, prennent des notes et, avec l'accord des participants, enregistrent les récits pour les archiver. Il n'y a pas de script, pas de questionnaire rigide — seulement la confiance que chaque souvenir mérite d'être recueilli.
Ce jour-là, c'est M. D., 78 ans, qui a ouvert le bal. Il avait apporté dans une enveloppe kraft trois photographies prises dans les années 1950 par son père, montrant une scène de pêche au filet sur un bras calme de l'Eau Bourde. « Mon grand-père m'emmenait pêcher là dès que j'avais cinq ou six ans », a-t-il expliqué en désignant un méandre sur l'une des images. « On prenait des anguilles, des brèmes. Ma mère les faisait en matelote. » La table s'est animée : une autre participante a reconnu le fond de la photographie, un saule têtard qu'elle avait elle-même connu enfant. Une troisième personne a évoqué les lavandières qu'elle avait vues travailler au lavoir tout proche dans les années 1960, avant qu'il ne tombe en désuétude. En moins d'une heure, la chronologie d'un lieu s'était reconstituée d'elle-même, fragment par fragment.
Les récits collectés lors de ces ateliers alimentent plusieurs projets de la délégation. Certains témoignages sont intégrés aux commentaires des promenades découvertes, donnant une chair humaine aux explications techniques sur les ouvrages. D'autres contribuent à l'élaboration de fiches patrimoniales qui documentent chaque site du cours d'eau. Les photographies, numérisées avec soin, sont versées dans un fonds d'archives mis à disposition des chercheurs et des familles qui souhaitent retrouver des traces de leurs ancêtres. Ces archives constituent une mémoire irremplaçable : les personnes qui ont connu l'Eau Bourde en activité sont âgées, et chaque année qui passe réduit la fenêtre dans laquelle cette mémoire vivante peut encore être recueillie.
Ce que les ateliers offrent au-delà du simple recueil d'informations, c'est un espace de reconnaissance. Des hommes et des femmes qui n'ont jamais pensé que leur expérience avait la moindre valeur historique découvrent qu'elle est précieuse, qu'elle comble des lacunes que les archives écrites ne peuvent pas remplir. Plusieurs participants ont évoqué une émotion inattendue : celle de voir que ce qu'ils portaient en eux depuis l'enfance — ces odeurs de vase, ces matins de pêche, ces samedis au lavoir — méritait d'être raconté et conservé. « Je n'aurais jamais pensé que mes souvenirs pouvaient intéresser quelqu'un », a confié une participante à la fin d'une séance. C'est pourtant exactement le cas.
La délégation recherche en permanence de nouveaux témoins. Si vous avez grandi près de l'Eau Bourde, si vos parents ou grands-parents ont pêché dans ce ruisseau, fréquenté ses lavoirs ou travaillé dans ses moulins, votre mémoire est un document. Vous n'avez pas besoin d'apporter des photos ou des objets : la parole seule suffit. Les ateliers sont ouverts, gratuits, et se déroulent dans une atmosphère conviviale où nul ne se sent jugé ou pressé. Contactez la délégation pour connaître les prochaines dates. Un souvenir qu'on ne raconte pas, c'est un fragment de monde qui disparaît deux fois.